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Souvenirs d’enfance

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Souvenirs d’enfance

Petite, mes parents m’avaient laissée devant mon assiette de salade dans ma chaise haute tout un début de samedi après-midi. Je la revois, flétrie dans sa vinaigrette, ses petits morceaux d’échalotes ramollis qui me lorgnaient du bord de l’assiette en porcelaine, prêts à chuter pour de bon sur la tablette en bois. J’entends encore les dents de ma gigantesque fourchette qui frôlaient le vert ratatiné, indescriptible substance, et ma mère qui passait et repassait, allant d’une pièce à l’autre, et mon père qui tassait sa pipe dans la véranda d’à côté. Ma sœur depuis longtemps avait rejoint le jardin et j’entendais ses pas rebondissant sous les tournoiements de sa corde à sauter.
Je n’avais pas dû finir. Mais j’ai bien gardé en mémoire l’entêtement de mes parents pour que devienne une fille qui « se tient bien à table », qui « ne fait pas sa difficile ».
– « c’est bon, c’est de la salade » m’avait-on assuré !
Peu à peu, j’ai aimé les tomates, les champignons, les endives, le chou-fleur, les tartes aux oignons. Peu à peu, j’ai cessé de triturer du bout de mon couvert toutes ces nombreuses choses mal identifiées comme pour les déshabiller de leur improbable costume. J’ai cessé de vouloir les démasquer pour qu’enfin ma bouche puisse s’ouvrir, mes dents puissent mâcher et ma langue tout malaxer avant que je ne m’incline face à ces monceaux d’inconnus prêts à me traverser les entrailles.
La route n’a pas toujours été simple. J’ai souvent redouté les repas. Et, étrangement, plus ma mère trouvait cela « bon », plus je grimaçais à l’idée de devoir me faire une fois encore violence pour ne pas lui déplaire. Mes seuls jours de répits auront été ceux où l’une de mes grands-mères aura jeté discrètement mes restes pour me laisser accéder au dessert, ce dessert tant désiré qu’il arrivait pourtant que mon estomac n’attende plus, tant l’épreuve se délayait le long des minutes qui, à elles seules, me rassasiaient.
Peu à peu, fière je suis devenue de pouvoir affronter chaque repas sans trop d’appréhension, avalant enfin sans trop d’encombre chacun des menus choisis. Résignée, tête et palais s’harmonisaient enfin pour laisser couler chaque repas.
J’avais, tout au long de ces années su traverser les pluies de commentaires qui ne cessaient de me rappeler ma lenteur, mon incapacité à couper ma viande comme une grande voire la suspicion de m’être gavée avant le repas puisque je n’avais « pas plus faim que cela ».
Ce n’est que des kilomètres de saveurs plus tard qu’enfin, le plaisir de se mettre à table est arrivé. Ah non, restons honnête, ce plaisir-là avait existé bien avant mais on me le défendait presque tant je me « trop-réjouissais » les soirs de crêpes au sucre ou les jours de steak haché-purée. C’est vrai, il y avait eu ces repas-là, très tôt, ceux concoctés par ma grand-mère le mercredi, inlassablement le même : « steak haché-purée». Et quand ma mère s’y essayait, je regrettais que chacun n’eût connu les mêmes savoir-faire : mon père haussait les épaules quand je rechignais face à un morceau de pomme de terre ayant survécu dans le plat ; cela n’avait aucune importance, je gâchais ma salive à signifier ce détail. Je n’avais que le droit de me réjouir de cette purée-là, cette même purée sensée me faire tellement plaisir puisque « purée » s’appelait.
J’aimais aussi terriblement les biscuits, les gâteaux maisons, les bonbons et toutes les sucreries possibles. Ou presque. Sauf les bonbons à la liqueur que la voisine de ma grand-mère m’offrait sourire aux lèvres, me leurrant à plusieurs reprises tant leur emballage me faisait frétiller.
J’aimais tellement ça que je crois que mes parents aimaient encore moins que mon plaisir soit si grand. Plus ils me transmettaient l’insolence de ma jouissance sucrée, plus je la cachais, piquant dans les placards à la nuit tombée, les morceaux de sucre ou les tubes de lait concentré.
Ma mère disait
– « je n’en achèterai plus, à chaque fois, vous vous goinfrez et il n’en reste plus quand j’ai des invités ».
Il était effectivement rare que maman achetât de bons biscuits. Ma sœur et moi nous jetions sur les éventuels paquets dès notre retour de l’école, veillant scrupuleusement à ce que l’autre n’en mangeât pas plus que soi. Peu à peu, les paquets achetés avaient rejoint des cachettes diverses, que, gourmande et curieuse, je finissais toujours par trouver. Impossible alors de ne pas céder à cette tentation d’en ouvrir une petite boîte, et pour éviter de cacher l’entamée, il valait mieux la terminer et espérer de toutes ses forces que maman oubliât l’achat de ce paquet-là.
Comme elle avait, évidemment, repéré mes pêchés de gourmandises, elle avait fini par opter pour l’achat unique de biscuits « Petits Cœurs » qui, elle l’avait bien remarqué, ne me contentaient pas vraiment. Ceux-là, je lui en faisais grâce. Ils étaient secs, sans chocolat, sans surprise, sans bords à grignoter.
Chacun avait appris à reconnaître en moi cet excès d’appétence sucrée, alors, pour me faire plaisir, on m’offrait des bonbons, on me confiait une pièce pour en acheter à la boulangerie, au détail, en grand nombre, pour que je puisse noyer mes papilles dans le sucre coloré, pour transformer tous ces sachets en plaisirs vraisemblablement incomparables. Car, j’avais tant le sentiment de ne jamais en avoir, que mon esprit rêvait souvent d’en détenir par milliers : rester enfermée dans un supermarché, me faire offrir des chocolats pour mon anniversaire. Et, le jour de mes 10 ans, le miracle eut lieu : mon amie Valérie m’avait amenée en guise de cadeau, une énorme boîte de chocolats au lait emplis de praliné. Mes papilles demeurent béantes de ces souvenirs profonds.

Elisa

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